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A propos de l'approche par les compétences
Avons-nous besoin
de travailleurs
compétents
ou de citoyens critiques?
À l'instar de nombreux pays européens, la Communauté française de
Belgique s'est engagée dans une profonde révision des programmes à tous
les niveaux de l'enseignement obligatoire. L'objectif affiché est de
mettre ceux-ci en conformité avec la doctrine dite de «l'approche par les
compétences».
La thèse soutenue ici est double. D'une part, cette approche sera
incapable de réaliser les promesses émancipatrices dont elle se veut
porteuse. D'autre part et surtout, elle participe – sans doute
involontairement dans le chef de ses théoriciens– d'un vaste processus
d'instrumentalisation de l'École au service d'une économie en quête de
dérégulation et de dualisation sociale.
Il existe autant de définitions du concept de compétences que d'auteurs
ayant écrit sur le sujet. S'il fallait une preuve de l'extrême flexibilité
de cette notion –et par conséquent de ses modalités de mise en uvre– en
voilà une. Néanmoins, dans les textes qui émanent de la Communauté
française, la définition la plus courante est celle adoptée par
Romainville et consorts: «une compétence est un ensemble intégré et
fonctionnel de savoirs, savoir-faire, savoir-être et savoir-devenir, qui
permette, face à une catégorie de situations, de s'adapter, de résoudre
des problèmes et de réaliser des projets» [BERNAERDT, ROMAINVILLE, et.
all].
La doctrine dite de «l'approche par les compétences» vise
essentiellement à mettre les compétences au centre des préoccupations de
l'enseignement et ce par opposition, nous dit-on, à «l'empilement des
connaissances». Cette approche n'est donc pas réductible à une pédagogie:
elle intègre clairement une vision sur les objectifs de l'enseignement. À
ce titre, elle fait d'ailleurs partie intégrante du décret de la
Communauté française sur les «Missions de l'enseignement obligatoire».
Cependant, l'approche par les compétences implique aussi une
certaine approche pédagogique, puisqu'elle préconise de mettre les
pratiques enseignantes en accord avec l'objectif nouveau: en tant que
capacité à résoudre des problèmes, la compétence ne peut s'acquérir qu'en
mettant «l'apprenant» –acteur de son apprentissage, par opposition à
l'élève supposé passif– «en situation» face à des problèmes d'un type
donné, afin qu'il s'exerce à «mobiliser» ses savoirs et savoir-faire dans
certaines catégories de situations concrètes.
Cette démarche n'est pas sans présenter quelque similitude avec celles
proposées par les écoles pédagogiques de la mouvance constructiviste. Ici
aussi, on insiste souvent sur le rôle actif de l'élève et sur la nécessité
de le mettre «en situation de recherche» grâce à des «chantiers de
problèmes». On verra pourtant plus loin que la ressemblance s'arrête
là.
Un projet émanant
des milieux économiques
Les penseurs de l'approche par les compétences ne cachent pas l'étroite
filiation entre leur doctrine et l'évolution récente des attentes et des
discours du monde économique en matière d'enseignement. Ainsi, pour
Romainville et ses coauteurs, «chacun attend de l'école qu'elle ne se
contente pas d'un apport de contenu formel, ne correspondant plus tout à
fait ni aux attentes des jeunes ni aux demandes du monde économique»
[BERNAERDT, ROMAINVILLE, et. all]. Pour Jean-Marie De Ketele, «c'est en
effet le monde socio-économique qui a déterminé la notion de compétence
parce que les adultes que l'école a formés n'étaient pas suffisamment
aptes à entrer dans la vie professionnelle» [DE KETELE 2000].
François Perrenoud, qui figure parmi les maîtres à penser de l'approche
par les compétences, nous assure certes qu'il serait «réducteur de faire
de l'intérêt du monde scolaire pour les compétences le simple signe de sa
dépendance à l'égard de la politique économique». Il n'en reconnaît pas
moins qu'il y a «une jonction entre un mouvement de l'intérieur et un
appel de l'extérieur. L'un et l'autre se nourrissent d'une forme de doute
sur la capacité du système éducatif de mettre les générations nouvelles en
mesure d'affronter le monde d'aujourd'hui et de demain» [PERRENOUD 2000,
b].
Quel est donc ce «monde d'aujourd'hui?». Notre environnement économique
est caractérisé par deux éléments: une extrême instabilité et une forte
dualisation sociale. L'instabilité résulte de l'exacerbation des luttes
concurrentielles, des restructurations, fermetures et délocalisations qui
en résultent, du recours accéléré à des innovations technologiques de plus
en plus éphémères (tant dans la sphère de la production que dans celle de
la consommation). Dans ce contexte, une des quêtes majeures du monde
patronal est celle de flexibilité: flexibilité du marché du travail,
flexibilité professionnelle et sociale du travailleur, flexibilité des
systèmes d'éducation et de formation, adaptabilitédu consommateur.
Aujourd'hui le marché du travail est encore fortement régulé sur base
des qualifications, donc des diplômes. Le diplôme est un ensemble reconnu
de savoirs et de savoir-faire, qui fait l'objet de négociations
collectives et qui confère des droits en matière de salaire, de conditions
de travail ou de protection sociale. Pour permettre une rotation plus
souple de la main d'uvre, le patronat cherche désormais à briser ce couple
rigide qualifications-diplômes afin d'y substituer le couple
compétences-certification modulaire. Ici Perrenoud fait preuve d'une
grande lucidité: «La référence à des compétences autorise leur
réévaluation constante, au gré des "restructurations de l'appareil de
production", du changement technologique, de l'organisation et de la
division du travail. Dans le travail salarié, l'approche par compétences
permet aussi de défaire des solidarités statutaires et d'individualiser
les récompenses et les carrières dans l'entreprise, à qualification
formelle égale. Elle contribue à recomposer la logique des qualifications
dans une double logique de valorisation et de sélection» [PERRENOUD 1999].
Malheureusement, cette lucidité ne coûte rien, car nous sommes là
précisément dans un domaine où les deux «approches par les compétences»,
celle qui vise l'École et que soutien Perrenoud et celle qui vise
l'organisation du marché du travail et que désire le patronat, ne
s'impliquent nullement l'une l'autre. On peut parfaitement détruire le
diplôme sans rien changer par ailleurs aux contenus et aux méthodes de
l'enseignement et l'on peut aussi facilement refonder l'École sur base des
compétences sans toucher au diplôme. En focalisant la similitude des
approches sur ce point précis, Perrenoud a beau jeu de prétendre qu'il ne
s'agit, justement, que d'une similitude et non d'une étroite
interdépendance.
Travailleurs flexibles
et adaptables
Mais la quête de flexibilité ne s'arrête pas à l'organisation du marché
du travail. Pour le travailleur, l'instabilité technologique et
industrielle se traduit par d'incessants changements d'environnement de
production, de poste de travail, d'emploi, voire de profession. Pour
assurer une constante productivité de la main d'uvre, il faut donc que le
travailleur soit lui aussi doté d'une grande flexibilité. Il doit avoir
intégré les compétences permettant de s'adapter à des situations
nouvelles, d'acquérir de nouveaux savoirs au fil de sa carrière, il doit
être disposé à investir de sa personne à cette fin. Bref, il doit pouvoir
mobiliser des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être pour s'adapter
et résoudre des problèmes complexes et changeants. Or, c'est précisément
ce que se propose de réaliser l'approche par les compétences dans le
domaine de l'éducation: «l'élève devrait être capable de mobiliser ses
acquis scolaires en dehors de l'école, dans des situations diverses,
complexes, imprévisibles» [PERRENOUD 1995 b].
Ici il ne s'agit plus de similitude, mais d'une réelle identité entre
les objectifs de l'approche par les compétences et les attentes du monde
économique, identité que nous nous contenterons pour l'instant d'observer,
sans la juger.
Quand Perrenoud reconnaît cette identité, il le fait du bout des
lèvres, en la vidant de son caractère historique et avec même une pointe
d'angélisme: «la fascination du monde économique pour les compétences
n'est pas uniquement du côté du déni des qualifications (). Il y a dans le
monde de l'entreprise, même si c'est par nécessité bien comprise plus que
par humanisme vertueux, une forme de reconnaissance du travail réel et de
son écart au travail prescrit, une prise de conscience du fait que si les
opérateurs les moins qualifiés ne manifestaient pas au travail
intelligence, créativité et autonomie, la production serait compromise»
[PERRENOUD 2000 a].
Mais cette «prise de conscience» patronale ne tombe pas du ciel. Elle
est le résultat des mutations économiques décrites plus haut. Ne pas le
dire permet de ne pas avoir à expliquer pourquoi le succès de l'approche
par les compétences dans le champ scolaire coïncide historiquement avec
ces bouleversements économiques.
Par ailleurs, il est habile d'appeler «intelligence, créativité et
autonomie» les compétences qui doivent assurer la flexibilité et
l'adaptabilité des travailleurs. Car qui oserait contester que le rôle de
l'École est d'amener les jeunes à l'intelligence, à la créativité et à
l'autonomie? Mais ce faisant, on se contente d'enfouir le vrai débat sous
des mots sans grand contenu. Certes, la compréhension autonome du
fonctionnement d'un système de guidage routier informatisé et la prise de
décisions intelligentes et rapides sur base des informations fournies par
ce logiciel, en vue de se faufiler entre les bouchons pour aller remplir
des distributeurs de Coca-Cola aux quatre coins d'une grande ville, cela
nécessite certaines formes d'intelligence, de créativité et d'autonomie.
Mais à qui veut-on faire croire qu'il s'agirait là des mêmes formes
d'intelligence, de créativité et d'autonomie que celles qui permettent,
par exemple, de comprendre la globalisation de l'emprise des marchés sur
la société et de la combattre?
Dualisation du marché du travail
Or, il se fait que durant la décennie à venir, les Etats-Unis vont
créer près de 300.000 emplois dans le remplissage de distributeurs
automatiques de boissons et de nourriture. Plus sérieusement, 56% des
emplois qui connaîtront la plus forte croissance numérique aux USA d'ici
2008 seront du type «short term on the job training» (formation de
courte durée, sur le tas). Nous touchons là à un deuxième grand aspect de
l'environnement économique actuel: la dualisation du marché du travail,
qui se traduit certes par une demande croissante de main d'uvre très
hautement qualifiée mais aussi, paradoxalement, par une massification des
emplois précaires à très faible niveau de qualification.
Dès lors, quand Perrenoud nous assure que l'approche par les
compétences «répond à un souci d'efficacité de l'enseignement,
d'adéquation plus grande des apprentissages scolaires aux situations de la
vie au travail et hors travail» [PERRENOUD 1995 b], on s'interroge. Pour
une fraction importante de la population, cette «adéquation» passe par des
compétences de haut niveau, impliquant des connaissances générales qui
leur permettront effectivement d'en faire usage comme instrument de
pouvoir. Mais pour une autre fraction, plus nombreuse encore, le «souci
d'efficacité» et d'adéquation des apprentissages «aux situations de la vie
au travail» implique de réduire ceux-ci à l'acquisition de quelques
compétences générales savoir lire, écrire, calculer, communiquer et se
servir d'une interface informatisée– et sociales discipline, autonomie,
flexibilité par exemple.
Ce que les milieux économiques réclament aujourd'hui, c'est la
rationalisation de l'enseignement en fonction de leurs besoins. Cette
rationalisation doit permettre d'en réduire les coûts tout en assurant une
plus grande différenciation et une flexibilité croissante (tant du système
éducatif lui-même que de la main d'uvre qu'il produit). Ceci n'est sans
doute pas l'objectif de l'approche par les compétences, du moins dans le
chef de la plupart des pédagogues qui la défendent. Mais la question qui
se pose est de savoir si leurs bonnes intentions ne seront pas récupérées,
dévoyées, au profit de ces intérêts mercantiles. Il faut donc étudier les
modalités pratiques de la mise en uvre de cette doctrine, pour analyser
dans quelle mesure elle prête le flanc à une telle récupération.
L'abandon des savoirs
Le premier danger inhérent à l'approche par les compétences est le
glissement de centre de gravité qu'elle induit, des savoirs vers les
savoir-exécuter. Dans la pédagogie de l'approche par les compétences, la
mise au travail des élèves sur des chantiers de problèmes n'est pas conçue
comme une méthode (parmi d'autres) donnant sens au savoir, permettant leur
construction par ou avec les élèves, resituant ces savoirs dans leur
historicité et permettant ainsi leur compréhension profonde. Ici, la
méthodologie devient un objectif en soi. Le but ultime n'est pas de
savoir, mais de savoir faire. Ceci distingue fondamentalement l'approche
par les compétences de tout l'héritage des pédagogies constructivistes qui
vont de Vigotsky, en passant par Freinet, jusqu'aux pédagogues
progressistes des années 70 (tels ceux du GFEN en France). Là, le recours
à la pratique est mis au service de l'acquisition de connaissances et,
surtout, de l'accès à leur compréhension. Dans l'approche par les
compétences, on opère un retournement complet: ce sont les savoirs qui
sont désormais mis au service de la démarche méthodologique. Perrenoud:
«Les compétences ne tournent pas le dos aux savoirs, puisqu'elles ne
peuvent s'en passer, mais il faut en revanche accepter d'enseigner moins
de connaissances si l'on veut réellement développer des
compétences» [PERRENOUD 1999].
En changeant de statut, en devenant un but et non plus un moyen, la
démarche de «mise au travail sur des chantiers de problèmes» prend un
caractère dogmatique. Écoutons Perrenoud: «On apprend à marcher en
marchant, à chanter en chantant. Pourquoi apprendrait-on à réfléchir, à
observer, à imaginer, à communiquer, à analyser, à négocier autrement
qu'en pratiquant ces activités dans des situations assez diverses pour que
la compétence ne soit pas liée à un seul type de contexte, d'enjeu ou de
partenaires?» [PERRENOUD 1999]. Certes, on apprend à marcher en marchant.
Mais pour ce qui est du chant, ce n'est déjà plus vrai, du moins si on
vise un niveau élevé. Il faut alors passer par des vocalises, l'étude du
solfège, l'écoute autant d'activités d'apprentissage essentielles qui ne
sont pas du chant. L'idée selon laquelle l'apprentissage passerait
essentiellement par la pratique n'est plus vraie du tout pour des savoirs
complexes. On n'apprend pas à se servir des intégrales seulement en
calculant des intégrales, mais en assimilant préalablement, sur le plan
théorique, les notions de fonction, de limite, de différentielle, de
primitive, parmi d'autres. Ici, la compréhension exige un aller-retour
permanent entre la pratique (pour découvrir des concepts autant que pour
développer des compétences instrumentales) et la théorie (pour
systématiser et passer à des niveaux d'abstraction toujours plus
élevés).
Ce dogmatisme pédagogique est bien perceptible dans les nouveaux
programmes qui arrivent aujourd'hui dans l'enseignement secondaire
francophone en Belgique. L'approche par les compétences y domine de façon
tellement outrancière que l'on abandonne souvent toute idée d'énoncé
articulé de la matière.
Perrenoud soutient cette dérive et la légitime: «On ne peut enseigner
par compétences en sachant en août ce qu'on traitera en décembre. Cela
dépendra du niveau et de l'implication des élèves, des projets qui auront
pris corps, de la dynamique du groupe-classe ou de sous-groupes. Cela
dépendra surtout des événements précédents, car les situations-problèmes
en engendrent d'autres. Il est certes possible et sans doute nécessaire de
couper court à certaines suites et de repartir d'un tout autre point. Mais
on ne peut se fermer à l'éventualité de construire toute l'année scolaire
de proche en proche, une question en entraînant une autre, un projet qui
s'achève suggérant une autre aventure. Aventure? Le mot peut sembler trop
fort, s'agissant d'une institution aussi bureaucratisée et obligatoire
(socialement, sinon légalement) que l'École. C'est pourtant bien
d'aventures intellectuelles qu'il est question, d'entreprises dont nul ne
connaît d'avance l'issue, que nul, même pas le professeur, n'a jamais vécu
exactement dans les mêmes termes» [PERRENOUD 1995 c]. Ces paroles ne
manqueront pas de séduire tous ceux qui rongent leur frein dans nos
lourdes institutions scolaires. L'aventure est grisante. Mais cela ne doit
pas nous faire oublier qu'elle peut aussi être dangereuse. Si les uns y
trouveront épanouissement et profit, d'autres risquent de s'y perdre. Les
uns, les autres? Comment Perrenoud peut-il ne pas comprendre que ceux qui
s'en sortiront bien sont ceux qui trouveront ailleurs la rigueur et la
structuration des savoirs que ne leur apportera plus l'école? Comment
peut-il ne pas être conscient de la fracture sociale que nous préparent
ainsi ses excès pédagogiques?
Dangereux car impossible
à réaliser
Poussée jusqu'au bout, jusqu'à l'extrême vision idéalisée d'un
Perrenoud, l'approche par les compétences serait peut-être défendable.
Mais dans les conditions actuelles de fonctionnement de l'École et de la
société, elle est impraticable. Elle pose un objectif inaccessible et, dès
lors, sa (tentative de) mise en uvre aboutira à l'exact opposé des buts
officiellement poursuivis.
Dans le long extrait qui suit, Perrenoud montre d'ailleurs qu'il est
pleinement conscient de l'impossibilité de pratiquer réellement ce qu'il
propose. «Plusieurs stratégies se présentent», dit-il. «La plus
conservatrice est de partir des savoirs actuellement enseignés et de
chercher à définir des compétences qui pourraient les mobiliser. [Ces
stratégies] ajoutent un verbe d'action aux connaissances théoriques (par
exemple "savoir se servir du principe d'Archimède") [et] se bornent à
habiller les contenus habituels des atours des compétences, sans réflexion
sur le fond». «Une seconde stratégie, poursuit Perrenoud, consiste à
laisser les savoirs aux disciplines et à définir des "compétences
transversales"». «La troisième stratégie est d'énoncer des capacités
tellement générales qu'on ne sait même plus si elles sont disciplinaires
ou transversales: savoir analyser, argumenter, raisonner, observer,
s'exprimer, négocier sont sans doute des capacités utiles, mais elles
renvoient à une immense diversité de métiers, de pratiques et de
situations».
Perrenoud conclut: «ces trois stratégies, aussi discutables
soient-elles, tiennent le haut du pavé dans les actuelles rénovations de
programmes en termes de compétences. Ce sont à la fois les moins
prometteuses et les plus probables». Va-t-il donc recommander
d'abandonner, pour l'heure, ces réformes dangereuses? Pas du tout. Il
propose de foncer vers l'inconnu, tout en se résignant à l'avance: «ces
façons prudentes d'empoigner les problèmes sont peut-être les seules
praticables, dans un premier temps».
Dualité sociale de l'École
Or, dans un contexte de dé-financement, de surcharge de travail, de
classes surpeuplées, de démotivation des professeurs et des élèves, de
dualisation sociale croissante, le dogmatisme pédagogique risque fort de
tourner au formalisme. Volontairement ou involontairement, l'idée que l'on
induit dans la tête des enseignants, c'est que la méthode est tout et que
l'accès aux connaissances devient secondaire, accessoire. Pour Perrenoud,
«La démarche orientée vers la formation de compétences exige de l'étudiant
une beaucoup plus forte implication dans la tâche. Non seulement une
présence physique et mentale effective, requise par les autres élèves
autant que par l'enseignant, mais un investissement impliquant
imagination, ingéniosité, suite dans les idées, etc.» [PERRENOUD 1995 c].
Mais si cette «implication» et cet «investissement» font défaut, alors la
démarche risque de passer à côté de ses objectifs. Il ne reste alors que
du bricolage pédagogique, coûteux en temps et en énergie, où l'élève
apprendra moins, sous prétexte d'apprendre mieux. Chez les élèves les plus
motivés (c'est-à-dire dans les écoles réservées aux enfants de l'élite
sociale), la démarche pourra peut-être aboutir à préserver les
connaissances tout en développant la capacité à les mettre en uvre. Mais
chez les autres, ces connaissances marqueront le pas au profit de vagues
compétences qui ne reposeront que sur peu de fondements solides. Ceux qui
travailleront en masse dans les fast-foods de demain auront appris
à communiquer avec les clients, mais ils n'auront pas appris le français
et ignoreront tout de la littérature. Ils sauront calculer une addition
sans faute, mais l'abstraction mathématique leur sera restée étrangère.
Ils pourront appliquer la loi d'Ohm, mais ne comprendront pas ce qu'est un
champ électrique. En s'aidant d'un document de travail, ils pourront
situer les dinosaures sur une échelle de temps, mais ils n'auront
peut-être jamais entendu parler de Karl Marx.
Les nouveaux programmes, où les connaissances structurées sont
reléguées au deuxième rang, derrière les compétences et la méthodologie,
ouvrent la porte à une interprétation différenciée. Les écoles fréquentées
par les fils et les filles d'universitaires n'entendront pas ces
programmes comme les écoles des enfants du peuple.
L'interprétation des niveaux de compétences à atteindre est, bien plus
qu'un énoncé détaillé de matière, diversifiable à l'infini. Savoir
«communiquer» est un savoir-faire de haut niveau, qui exige «l'intégration
de multiples ressources cognitives dans le traitement de situations
complexes» [PERRENOUD 1995 b]. C'est donc une compétence. Mais la
communication n'implique pas les mêmes exigences s'il s'agit de débattre
de l'impact de la mondialisation avec un cadre du FMI ou s'il s'agit de
demander «votre hamburger, vous le désirez avec des oignons ou du
ketchup?». Comment empêchera-t-on l'enseignement de dériver vers
une interprétation dualisante des compétences, en prenant pour critère le
destin social présumé des enfants dont il a la charge, c'est-à-dire en
définitive leur origine sociale? Ainsi l'approche par les compétences
risque de devenir un élément de plus dans le processus de dualisation de
l'École, de renforcement de la sélection sociale hiérarchisante, alimentée
par une dérégulation tous azimuts.
Savoir pour savoir
ou savoir pour faire?
Mon propos n'est pas de rejeter toute instrumentalisation des savoirs.
Après tout, à quoi bon apprendre si ce qu'on apprend ne sert à rien. Si
les savoirs sont si importants à mes yeux, ce n'est pas parce que j'y
attache une quelconque valeur abstraite ou sentimentale, mais parce que
j'y vois un important moyen d'action. Il n'est pas de pratique efficace
sans théorie. Les savoirs donnent force pour comprendre le monde et, dès
lors, pour participer à la transformation de ce monde. Ils sont un
instrument de pouvoir. C'est d'ailleurs bien pourquoi ils sont restés au
centre des préoccupations de l'École tant que celle-ci était réservée aux
enfants des classes dirigeantes. Pendant 150 ans, personne ne s'est jamais
soucié de savoir si les étudiants des collèges et des athénées avaient
acquis la «compétence de mobiliser leurs connaissances dans des problèmes
complexes et variés». L'important était qu'ils accèdent à ces
connaissances afin d'en disposer, le cas échéant, pour exercer leur
autorité à la place qu'ils occuperaient dans la société. Maintenant que
l'enseignement général s'est largement ouvert aux enfants du peuple, on se
préoccupe soudain d'instrumentaliser ces savoirs.
Perrenoud s'interroge: «de quoi les jeunes auront-ils besoin pour
affronter le siècle qui s'annonce? De savoirs, sans doute. Mais de savoirs
vivants, mobilisables dans la vie au travail et hors travail, susceptibles
d'être transférés, transposés, adaptés aux circonstances, partagés,
bricolés. L'idée de compétence n'affirme rien d'autre que le souci de
faire des savoirs scolaires des outils pour penser et pour agir»
[PERRENOUD 1999]. C'est extrêmement généreux. Mais le problème principal,
pour la majorité des jeunes qui sortent de l'École aujourd'hui, est-il
d'être abreuvés de connaissances scientifiques, historiques, sociales,
techniques, culturelles et de ne savoir comment les utiliser? Ou le
problème est-il qu'ils sortent finalement de l'École en connaissant peu,
beaucoup trop peu de choses et que ce qu'ils connaissent, ils ne peuvent
guère l'utiliser, en raison de la déqualification des emplois. Du moins si
l'on parle de connaissance réelle, c'est-à-dire assortie d'une
compréhension approfondie.
Cela témoigne certes de l'échec de l'École. Mais la cause ne doit pas
en être cherchée dans ses objectifs affichés (transmettre des savoirs). La
cause est dans la déficience des pratiques et les deux aspects sont
indissociables– dans l'absence des moyens et des conditions matérielles
pour mettre en uvre ces pratiques.
Conclusion
Les objectifs affichés par les tenants de l'approche par les
compétences sembletn généreux. Mais, dans les conditions actuelles de
fonctionnement de l'École, ils sont impossibles à mettre en uvre. Le
recentrage des objectifs sur la capacité de «mobiliser» des savoirs,
plutôt que sur l'acquisition de ces savoirs, conduit au dogmatisme
pédagogique. Il s'opère alors, dans les faits, un retournement des buts et
des moyens: la méthodologie –mise au travail des élèves sur des chantiers
de problèmes– n'est plus au service de l'accès à la compréhension des
savoirs, mais ceux-ci se trouvent relégués au rang d'instruments de la
méthode. Cette déqualification des savoirs va jusqu'à l'abandon des
énoncés articulés de matières dans la définition des programmes.
Ainsi, l'approche par les compétences, pour généreuse qu'elle soit dans
ses intentions, participe d'un vaste mouvement de dérégulation et de
dualisation de l'enseignement, réclamé par les milieux économiques. Sous
prétexte de flexibilité, ceux-ci assignent à l'École la mission
d'inculquer des compétences transversales, interdisciplinaires, assurant
la capacité d'adaptation des travailleurs à un environnement économique et
technologique en mutation permanente. D'autre part, la dérégulation
induite par le «flou artistique» qui caractérise les objectifs cognitifs
dans les nouveaux programmes, favorise le développement dual de
l'enseignement. Celui-ci répond à un autre «besoin» de l'économie: la mise
en adéquation de l'enseignement avec l'évolution duale du marché du
travail.
Nico Hirtt
Bibliographie sur l'approche par les compétences
Ginette BERNAERDT, Christian DELORY, Alain GENARD, Albert LEROY,
Léopold PAQUAY, Bernard REY, Marc ROMAINVILLE, José-Luis WOLFS. À ceux
qui s'interrogent sur les compétences et leur évaluation, Le Point sur
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en parlant de compétences?, Faculté de psychologie et des sciences de
l'éducation, Université de Genève, 1995
Philippe PERRENOUD, Des savoirs aux compétences: les incidences sur
le métier d'enseignant et sur le métier d'élève, Faculté de
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1999
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l'éducation, Université de Genève, 2000
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