INTERVENTIONS DES ENTREPRISES EN MILIEU SCOLAIRE

L'affichage publicitaire au sein des écoles
Article publié dans le journal
du lycée/collège H Boucher à Paris 20ème
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Notre lycée n’est pas à vendre !

Le 11 février 2002, le conseil d’administration vote à dix voix contre deux, avec neuf abstentions, l’autorisation d’implantation de six panneaux qui, comme s’y est engagée Mme Jardin, devaient seulement permettre l’« affichage d’expositions et/ou de manifestations culturelles ».

Il est visible que ces panneaux n’ont pas de but informatif. Ce sont les affiches de films que l’on voit partout ailleurs que l’on retrouve dans Hélène Boucher. Aucun lycéen n’ignore la sortie de Matrix, cependant les murs du réfectoire la lui rappellent tous les jours de la semaine. Quel est donc le sens de ces panneaux ? Un tel matraquage ne diffère en rien des affiches publicitaires des stations de métro.

Car il ne s’agit plus, malgré l’engagement pris par Mme le proviseur, d’annonce d’expos ou de manifestation culturelles. L’administration se plairait peut-être à jouer sur l’ambiguïté du terme « culture ». Mais la couverture de la revue Première, quelle que soit sa valeur par ailleurs, fait d’abord partie du domaine commercial. Si une exposition présente des œuvres d’art, un magazine ne présente que de l’information, et cette information représente le capital d’une entreprise, à but lucratif avoué. C’est donc exclusivement à la publicité que sont réservés ces panneaux.

Cette publicité rapporte, c’est pourquoi elle est dangereuse. Ceux qui soutiennent qu’elle représente un bienfait financier pour l’établissement font une erreur grossière. A court terme, chaque panneau rapporte 150 euros par an au lycée. Mais à long terme, soit le lycée rapporte, soit il n’existe plus. Il est évident que ces publicités doivent inciter à la consommation, sinon il ne se trouverait pas d’entreprise pour les financer. Mais si le lycée utilise l’argent que rapporte ces panneaux, il en devient dépendant. On sait jusqu’où peut aller la dépendance d’une éducation nationale à des entreprises commerciales : aux État-Unis, les enfants apprennent à lire dans des manuels offerts par Nike ou Coca-cola, qui par cette « aide » financière peuvent se permettre de les éduquer à la consommation de leurs produits. Quand tous les lycéens porteront-ils de magnifiques uniformes publicitaires, mais gratuits, pour Gap ou Adidas ? Ce n’est qu’une étape suivante, qui relève du même principe que d’accepter l’affichage de publicités pour améliorer les comptes de notre lycée.

Si le lycée Hélène Boucher a l’ambition de former une élite, se targue d’excellents résultats au bac et se fixe pour objectif de préparer aussi ses élèves à l’enseignement supérieur, comment accepter d’en faire des consommateurs dociles ? Pourquoi étudier la Révolution française en histoire, pourquoi parler de la démocratie en ECJS, pourquoi analyser la rhétorique de l’image en philo, pourquoi enfin parler encore et toujours d’esprit critique ? A peine sortons-nous de ces cours qu’apparaît sur notre passage l’affiche pédagogique de Bruce tout-puissant. Est-ce l’avis de nos profs, que Spiderman, American Pie 2, Riders, Sex Academy participent à la formation qu’ils nous donnent ? Qui ne dit mot consent.

Mais sont-ils au courant ? Sur les six panneaux d’affichages que compte notre lycée, un seul est en permanence occupé par des publicités pour des expositions et des musées. Ce panneau est - comme par hasard - situé dans le couloir de l’intendance, bien en vue de tous les professeurs. A quelle occasion un prof pourrait-il remarquer le panneau que tout lycéen voit plusieurs fois par jour ? Il se trouve justement au bas de l’escalier, au niveau de la cour, là où ils n’ont théoriquement jamais besoin de passer. Comment les profs peuvent-ils deviner qu’à chaque repas pris à la cantine, tout élève ne peut manquer de croiser une affiche, puisqu’il y en a devant et derrière lui ? La société qui pose ces affiches ne laisse pas leur emplacement au hasard, mais fait une publicité ciblée : les films à (très) grand public pour les élèves et les expositions pour les professeurs. Pourtant il serait possible d’informer les élèves de manifestations culturelles peu connues, mais ce n’est semble-t-il pas la visée de ces panneaux.

Cette publicité a fortement intérêt à ne pas se présenter comme telle, parce qu’elle n’a aucune légitimité dans notre lycée. Il nous a été systématiquement refusé l’accès aux comptes-rendus des conseils d’administrations ainsi qu’au contrat avec l’afficheur, alors que légalement*, ces documents doivent être accessibles à tous. Cette publicité ne doit manifestement pas être contestée, précisément parce qu’elle est contestable. Personne ne nous a informé de l’affichage de cette publicité, parce qu’on ne tient pas à demander notre avis et qu’on compte sur notre passivité. C’est pourquoi une pétition adressée à Mme le proviseur a été lancée, avant que l’Éducation nationale soit soumise à l’économie de marché. Nous remercions par avance tous ceux qui en seront signataires

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* loi du 18 juillet 1978 stipulant que : « le droit de toute personne à l’information est précisé et garanti par le présent titre en ce qui concerne la liberté d’accès aux documents administratifs » et que « sont considérés comme documents administratifs, au sens du présent titre, tous dossiers, rapports, études, comptes-rendus, procès-verbaux, statistiques, directives, instructions, circulaires, notes et réponses ministérielles qui comportent une interprétation du droit positif ou une description des procédures administratives, avis, précisions et décisions, qui émanent de l’État, des collectivités territoriales, des établissement publics ou des organismes de droit public ou privé chargés de la gestion d’un service public. »

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Ce que dit la loi :

Une loi interdisant formellement toute forme de publicité dans les établissements scolaires était en vigueur depuis 1936, elle avait été réaffirmée en 1952 et en 1976. Puis Jack Lang, socialiste, a été nommé ministre de l’Éducation nationale. C’est à lui que l’on doit le Code de bonne conduite des entreprises en milieu scolaire - porte ouverte à toutes les dérives - et les différentes interprétations que l’on peut faire en ce qui concerne le droit de faire rentrer la publicité dans les établissements scolaires. Nous sommes aujourd’hui privés de texte catégorique. Cependant, voici les textes en vigueur qui peuvent être interprétés comme des interdictions de la publicité dans les établissements scolaires :
Chapitre III, 4 du Code de bonne conduite des entreprises en milieu scolaire : « Tout partenariat entre un établissement scolaire et une entreprise […] poursuit nécessairement une finalité pédagogique »
Étant donné la présence de classes préparatoires au sein de la cité scolaire, l’article L141-6 du Code de l’éducation est applicable : « Le service public de l’enseignement supérieur est laïque et indépendant de toute entreprise […] économique […] ; il tend à l’objectivité du savoir ».

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Voici le texte de la pétition adressée à Mme Jardin :

Madame le Proviseur du Lycée-Collège Hélène Boucher,

Alors que notre environnement est en permanence agressé par la présence toujours plus importante de publicités, notre conception de l'école nous laisse espérer que demain celle-ci restera un terrain vierge de tout démarchage commercial et bien un lieu de formation de l'esprit critique des futurs citoyens que sont les élèves, ce qui est sa vocation première. La présence de publicités au sein de la cité scolaire Hélène Boucher constitue une grave atteinte à la neutralité du service public. Quels arguments peuvent bien justifier l'affichage de publicités pour des films comme Spiderman, Bruce tout puissant ou encore American Pie 2 dans un établissement scolaire ? Il n'en existe aucun de valable à nos yeux. De plus nous tenons à vous rappeler votre engagement lors du Conseil d'Administration du 18 juin 2002 à dénoncer le contrat avec la société gestionnaire des panneaux: « si l'on ne [pouvait] obtenir le seul affichage des seules expositions et/ou manifestations culturelles ». Vous aviez alors assuré que cette mesure serait mise en application au plus vite. Nous considérons que le non-respect de cette décision constitue une atteinte à la démocratie au sein de l'établissement.
C'est pourquoi nous, élèves, parents d'élèves, professeurs et personnels de la cité-scolaire Hélène Boucher, vous demandons de faire en sorte que seules les affiches de musées, d'expositions ou de films d'art et d'essai soient présentes dans l'enceinte de l'établissement ; et le cas échéant de faire retirer l'ensemble des panneaux d'affichages publicitaires dans les plus brefs délais.
Veuillez agréer, madame, l'expression de nos salutations distinguées.