INTERVENTIONS DES ENTREPRISES EN MILIEU SCOLAIRE

Le cas du CIC avec
les « Masters de l’économie »
Historique et brève analyse du jeu concours
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Le groupe bancaire CIC organise depuis plusieurs années un jeu concours boursier intitulé « Les Masters de l’économie » à destination des élèves des écoles primaires, des collèges et des lycées. Depuis 2000 ce jeu initialement très local à pris une dimension nationale. Il consiste en l’attribution d’un portefeuille fictif de 40.000 euro qu’il s’agit de faire fructifier le plus possible pendant la période du concours qui s’étend, chaque année scolaire, de septembre à mars entrecoupée de challenges mensuels. Les élèves regroupés en équipes de cinq "traders" et parrainés par un adulte ont pour mission d’augmenter leur capital initial en spéculant sur des valeurs boursières réelles. Pour les aider le CIC à dédier un site Internet où l’on peut trouver des conseils, un forum de discussion et bien sûr le règlement du jeu. Enfin l’équipe gagnante se voit attribuer un voyage au "temple de la bourse" : Wall street à New York.
Par ce jeu, le CIC prétend faire de la pédagogie en initiant les élèves à l'économie et aux mécanismes boursiers. Nombreux établissements scolaires participent ainsi chaque année à ce jeu pensant éveiller leurs élèves aux réalités de notre monde dit "moderne". En 2000, première année de l'extension nationale du jeu, ils étaient 30.000 élèves à participer.

Plutôt que d’éveil, ce qui suppose l’objectivité, nous devrions plutôt parler d’endoctrinement, le jeu étant à sens unique. Ce jeu pose bien d’autres problèmes qui montrent bien que les interventions des entreprises dans les écoles par leurs caractères commercial, publicitaire et, dans ce cas, idéologique, ont un objet qui n’a pas sa place dans des établissements scolaires. Les buts n’ont de pédagogiques que le mot ce qui permet tout de même au CIC de bénéficier du laxisme nouveau et moderne des règles de l’Institution scolaire.

Ce jeu est tout d’abord partial, il prône les biens-faits de la spéculation boursière. En prétendant initier les élèves aux mécanismes boursiers il donne pour valeur essentielle le profit à court terme à l’écart de toutes autres valeurs notamment celles qui constituent la société dans laquelle ces élèves vivent et construite par les générations qui ont précédé la leur. Pour gagner, la seule préoccupation des participants est la cote des valeurs boursières qu’ils détiennent fictivement et leurs flux immatériels mais bien réels. En ont-ils conscience ? ont-ils conscience que leur victoire dépend réellement des plans de restructuration ou des délocalisations des entreprises dont ils détiennent fictivement un certain nombre d’actions ; d’entreprises qui exploitent de la main d’oeuvre dans des pays ou le droit du travail n’est qu’une chimère ? Ont-ils conscience que derrière "rentabilité" se cache tout cela ? Comment le pourraient-ils si on ne le leur dit pas ? Et qui va le leur dire quand le but du jeu est précisément de profiter de son propre aveuglement ? L’important, apprennent-ils, est que "restructuration", "délocalisation", "OPA", "fusion", "acquisition", "réduction des coûts de production" sont des données favorables à l’investissement boursier sans en connaître les conséquences sur la société. Où est l‘objectivité quand par jeu on donne pour valeur essentielle l’argent facile et immédiat ? où est la pédagogie quand à l'école on détruit la notion de l‘effort rendant par là le travail bien dérisoire ? où est la neutralité quand par jeu à l'école on privilégie l’intérêt individuel au détriment de l’intérêt collectif, on ferme les yeux par exemple sur les 3.600 licenciements de Danone parce que cette "restructuration", ce nouveau "plan stratégique", va permettre à cette entreprise de passer d’une rentabilité de 12% à 15% ? Où est l’objectivité quand nombre des élèves participants ne mangent pas à la cantine de l’école parce que leurs parents n’en ont pas les moyens et peut-être même l’un d’entre eux licencié d’une entreprise qui a "restructuré" ?
A quoi sert l’adulte "parrain" dans ce jeu ? Pour participer il est indispensable car il autorise l’intervention du CIC. Cet adulte, fonctionnaire de l’Education nationale puisque le jeu est scolaire, peut-il vraiment faire valoir un point de vue objectif permettant de dire que l’élève "découvre" un aspect de notre société en s’y initiant grâce à un professionnel sous le contrôle d’un enseignant cadrant la réalité ? Non, car comment gagner alors à un jeu boursier où justement le cadre est un frein au profit ? L‘argent ne doit-il pas circuler librement sans contrainte que sont les cadres de la réglementation ? Ne dit-on pas que pour favoriser l’investissement il faut déréglementer, décadrer ? Si l’équipe d’élèves traders ne comprend pas ça quand elle joue aux « Masters » elle ne gagnera aucun challenge mensuel et n’accèdera jamais à la grande finale du jeu. Si l’enseignant "parrain" cadre, il fera perdre son équipe ! Si l’enseignant dit toute la réalité de la bourse, explique tous les aspects de son mécanisme l’élève ne jouera pas ; c’est une question de valeurs, une question de conscience. Ce jeu n’est pas neutre, il est idéologique.

Il n’est pas non plus dépourvu d’intentions commerciales et publicitaires. En effet, en 2000 et selon les renseignements donnés par des responsables du CIC, le groupe bancaire a systématiquement démarché les établissements scolaires à partir d'un fichier de l'INSEE. Cette même année dans l'Oise le CIC envoyait aux proviseurs de lycées et aux principaux de collèges un courrier incitatif : « Cet apprentissage par la pratique et la mise en situation réelle, en utilisant les moyens de communication moderne sera un véritable enseignement et une expérience formidable pour ces jeunes. ». Depuis il est devenu difficile de savoir quelle stratégie exacte emploie le CIC mais les participants sont obligés de passer par son site Internet pour participer. Alors bien sûr le groupe bancaire ne distribue ni prospectus ni plaquette à son effigie dans les établissements scolaires, il fait mieux : il contraint l’élève à aller voir la pub sur son site. Quelle économie, quel coup de maître !
Par ailleurs, commercialement la stratégie est excellente car même sans constituer de fichier le CIC par son jeu laisse une emprunte affective durable dans la mémoire des jeunes élèves ayant participé au jeu. Sans dire qu’ils ouvriront tous un compte bancaire aux CIC, un grand nombre le fera et le CIC sait très bien qu’un client, plus il est jeune, plus il est fidèle. La stratégie commerciale de ce jeu repose sur cela. D'ailleurs, le CIC ne le cache pas quand il affirme que grâce à ce jeu « tous les jeunes connaîtront le sigle CIC ». Ce jeu revêt donc également un caractère publicitaire et commercial.

Partial, à but publicitaire et commercial, le jeu « Masters de l’économie » du CIC contrevient très nettement à la neutralité scolaire. Voilà pour la pédagogie moderne.

Enfin ce jeu n’est pas sans poser de problèmes organisationnels pour l’établissement scolaire qui y participe. En effet, sur quel temps de travail se déroule la participation aux « Masters de l’économie » tant pour les élèves que pour les enseignants "parrains" ?
A l’heure de la "transversalité", chère aux méthodes modernes d’enseignement, combien d’heures de français, de math ou/et de sciences sont consacrées à ce jeu ? Après tout il s’agit aussi bien de lire : « le titre Danone a augmenté de 2 points à x euro », que de compter : « x euro de croissance multiplié par x actions Danone = x euro de plus value » et de risquer la science du réinvestissement des plus-values pour ne pas garder tous ses oeufs dans le même panier... De quelle instruction bénéficient les élèves à travers ce jeu ? Mais il est vrai qu’aujourd’hui l’école moderne ne doit plus instruire, elle doit permettre à l’enfant de "découvrir lui même ses savoirs" car il est supposé "autonome". Alors, quel savoir découvre-t-il ? L’argent est un jeu facile ne nécessitant pas d’effort et que les valeurs fondatrices de notre société l’empêchent de jouer tranquillement. L’enseignant "parrain" n’est là que pour confirmer cette découverte.
A supposer que ce jeu se déroule en dehors des cours, lors de séances "périscolaires", l’enseignant "parrain" n’en demeure pas moins rémunéré. Sur quel quota d’heures supplémentaires et au détriment de quels soutiens scolaires, de quelles heures consacrées aux remplacements d’enseignants absents ? Et d’une manière générale quelles sommes sont perdues en temps de connexion à Internet ?

Ce jeu apparemment anodin révèle en réalité à lui seul tous les dangers des interventions prétendues pédagogiques des entreprises en milieu scolaire. Il est temps que cela cesse. Les enseignants et les chefs d’établissements doivent en prendre conscience : participer à ces interventions c’est atteindre à la neutralité scolaire, c’est se rendre complice de la destruction de l’Ecole.


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