INTERVENTIONS DES ENTREPRISES EN MILIEU SCOLAIRE

Controverse
Réaction d'un chef d'entreprise
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Réaction d'un chef d'entreprise au dossier
« Interventions des entreprises en milieu scolaire »
du Collectif Attac Ile-de-France Education

Un chef d'entreprise qui a consulté notre site Internet a souhaité réagir à notre dossier sur les interventions des entreprises en milieu scolaire.
le fait que ce chef d'entreprise ait pris le temps de consulter notre dossier et d'y réagir est une bonne chose. Les problèmes qu'il expose liés à son expérience sont très intéressants et montrent bien que les « interventions » et les « partenariats » avec les entreprises peuvent recevoir divers interprétations créant une confusion générale préjudiciable à l'enseignement.

Notre Collectif Attac IDF Education a souhaité lui répondre en éclaircissant les confusions, et en effaçant certains à priori. Nous espérons que cette réponse incitera ce chef d'entreprise à prolonger le débat de manière constructive comme il l'a entamé.




Monsieur Jean-Philippe Civade,
gérant d'une société spécialisée dans les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication (NTIC)
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Bonjour

Je suis depuis peu chef d'entreprise NTIC, après avoir travaillé comme employé pendant près de 20 ans. Je vous écrit pour réagir aux attaques envers les interventions encadrée des entreprises à l'école. Je réagit principalement par rapport à mon expérience personnelle qui m'a fait découvrir laborieusement et par moi même certaines données économiques. En effet, mon enseignement scientifique ne m'a pas permis d'aborder à l'école des sujets directement liés à mon enseignement de base. J'aurais aimé ne pas découvrir cela par moi même et avoir des interventions d'entreprises pour apprendre des choses différentes de mon enseignement de base...

Je déplore que ce milieu (trop) protégé qu'est l'école lâche dans la nature, à l'issue de leur formation des élèves qui n'ont pas eu suffisamment de points de vue différents pour développer un vrai sens critique.

Il me semble qu'au lieu d'interdire, il serait préférable d'encadrer, d'accompagner et d'expliquer des interventions extérieures d'entreprises. Bien sur, c'est beaucoup plus confortable pour un enseignant de ne gérer que les affaires courantes et de ne pas a avoir à modérer des intervenants extérieurs. Cela évite d'avoir à tenter d'expliquer pourquoi qqun qui a fait bac+5 a du mal à trouver son premier travail et passe 3 ans au chômage.

Vu de mon côté, on s'aperçoit que le même bac+5 ne sait pas rédiger un CV, se vendre et n'a dans le meilleur des cas qu'une vague idée des mécanismes qui régissent notre économie capitaliste.
J'aimerais que l'entreprise soit au contraire plus présente, quitte même à faire intervenir des non enseignants de façon plus récurrente pour expliquer des choses avec un autre angle que celui précisé par des enseignants. Bien sur le risque c'est la publicité. Mais comment voyez vous le McDo qui s'installe en face du lycée? Vous ne pouvez rien faire. Et si le fait de bloquer l'entreprise à l'entrée de l'école vous donne la conscience tranquille, n'oubliez pas qu'elle guette vos ouailles dès la sortie...

Que vaut il mieux faire alors, interdire ou encadrer? Personnellement j'ai choisi...

Cordialement,

Jean-Philippe CIVADE, Gérant.




Réponse du Collectif Attac Ile-de-France Education.
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Il est caricatural ou pour le moins risqué de juger de l'Education nationale actuelle sur ce qui existait il y a quinze ou vingt ans. Les cursus organisés pour les étudiants scientifiques ont beaucoup évolué et intègrent toutes désormais une formation à la communication pour faciliter la recherche de stages, les entretiens d'embauche la rédaction de mémoires, de CV, de lettres à caractère pratique etc. ; L'un des membres du collectif, professeur, chargé d'un cours de ce genre serait d'ailleurs très intéressé par des demandes précises et des modèles d'écrits, exemples ou contre-exemples. Quel entraînement à l'écrit et à l'oral faudrait-il donner aux étudiants, quels sont les manques les plus gênants pour les entreprises, quels sont les défauts les plus fréquents des étudiants stagiaires ou des néo recrutés ? Qu'est-ce qui précisément vous a manqué et qu'avez-vous dû apprendre par vous-même ?

Les entreprises qui réclament plus de réactivité à l'école sont incapables de dire même à brève échéance quels types de formation et quels profils d'étudiants leur seront nécessaires dans un délai de deux à trois ans. Quand elles essaient de mettre en place des formations ou d'augmenter les recrutements dans une filière en fonction des désirs exprimés par les entreprises, les écoles et universités prennent parfois de sérieux risques. Par exemple, en Bretagne, un grand nombre d'étudiants formés en IUT et dans une école d'ingénieur locale aux techniques du génie des réseaux, de l'optronique et autres technologies ayant le vent en poupe dans leur bassin d'emploi se sont retrouvés au chômage, la bulle des nouvelles technologies ayant éclaté.

Cela illustre bien le danger de mettre en place des formations relativement courtes donnant aux entreprises des gens immédiatement employables mais dont les compétences trop étroite et trop spécialisées peuvent être jugées obsolètes ou inadéquates au « marché de l'emploi » en moins de deux ans !

Il faut cesser d'imaginer que l'école peut et doit tout apprendre, de la rédaction de lettres commerciales au permis de conduire ; il faut également cesser d'imaginer que cela est indispensable car jusqu'à présent, des entreprises ont été créées sans problème par d'anciens élèves de l'Education Nationale, et d'autres recrues y ont été employées sans dommage. Nantis de leur diplômes, ils ont pu faire vivre nombre d'entreprises depuis des décennies.

Si des bac+5 sont désormais ignorants, en revanche, cela illustre la baisse du niveau de l'enseignement général que nous dénonçons alors que seule une instruction générale de qualité permet des reconversions, des reprises d'études, des formations personnelles. Ainsi, les analyses montrent qu'en cas de licenciement après quinze, vingt ou trente ans d'une même activité, les personnes qui ont reçu un enseignement de base très solide et de qualité sont les plus à même de se réinsérer dans un autre cadre professionnel.
Par ailleurs, aujourd'hui les connaissances et les savoir-faire de nombreux salariés, quel que soit leur niveau, sont sous exploités par le fait qu'il ne leur est plus demandé que des compétences trop spécifiques et propres à l'entreprise pour laquelle ils travaillent. De plus ces compétences demandées sont systématiquement liées à un objectif de rentabilité immédiate, sans souci de rentabiliser à plus long terme l'utilisation de compétences ignorées ou méprisées.

Une école qui transmettrait des compétences et non plus des connaissances formaterait des gens employables pour un temps bien limité dans des secteurs très étroits, au lieu d'assurer l'apprentissage du raisonnement et des connaissances de base qui permettent seules des évolutions indispensables étant données les inévitables modifications technologiques et énergétiques à venir.

Il faut distinguer les niveaux scolaires (primaire, secondaire, supérieur) et les secteurs (général, technique, professionnel) avant de déplorer la prétendue clôture de l'école. Le primaire n'est que trop ouvert aux fabricants de sucreries , de dentifrices etc. ; les manuels scolaires, les collèges et lycées ne sont que trop ouverts aux distributeurs de boissons, aux publicités pour téléphone portables, abonnements Internet, gadgets technologiques, jeux vidéo , etc.

Certes, l'école doit préparer aussi bien de futurs patrons, que de futurs cadres et employés, mais elle ne doit pas impérativement enseigner la culture d'entreprise sous prétexte de donner toutes ses chances à un élève de devenir, un jour, chef d'entreprise. Il faut par ailleurs remettre en question l'idée que pour s'en sortir aujourd'hui le statut de salarié ne suffit plus et qu'il ne reste plus que celui de chef d'entreprise pour garantir des revenus suffisants.

En revanche, il est naturel d'établir des liens entre lycées techniques, IUT, Universités à vocation scientifique ou technologiques et entreprises, avec les réserves qui s'imposent concernant l'absence de prévisions fiables - même à court terme - des entreprises. Avec la réserve également que c'est à l'Education nationale et non aux entreprises de définir des programmes d'études cohérents, assez ambitieux pour permettre des évolutions tant sociales que professionnelles pour les étudiants et utiles à court et long terme pour les entreprises.

D'autre part, un étudiant est une personne, pas seulement un futur pion sur le marché de l'emploi. Si les écoles, collèges et lycées doivent certes préparer l'insertion économique future des élèves, ils doivent d'abord "instituer" des êtres humains, les aider à tenir debout pour reprendre l'étymologie, à former leur personnalité, à grandir, à acquérir quelques principes républicains, quelques connaissances en histoire, littérature et philosophie, leur donnant d'où qu'ils viennent le sentiment d'appartenir à une civilisation, à un pays. Accessoirement apprendre sa langue et étudier la littérature, c'est aussi reconnaître en soi ou chez les autres des sentiments inconnus ou méconnus, apprendre à s'exprimer, ce qui évite ou limite le recours à la violence, mais aussi accepter l'introspection et la réflexion critique dans un monde qui nie l'intime et préconise l'immédiateté.


Pour répondre plus précisément à certaines de vos interrogations

De quoi l'école se protège-t-elle ? des activités humaines courantes ? du monde du travail ? Les interventions des entreprises dans les écoles n'ont jamais permis et ne permettront jamais d'aider un élève à apprendre les mécanismes qui les régissent. Il n'y a qu'à se référer aux expériences menées depuis de nombreuses années dans le cadre de l'ouverture de l'école sur le monde extérieur qui se révèle très large contrairement à ce que vous croyez. Elles montrent que ces interventions - qui sont très nombreuses - n'ont pas vocation à former mais à diffuser de la publicité à des fins commerciales voire même à véhiculer des idéologies qui ne servent que les intérêts de ces entreprises(1) alors que la mission devrait être de donner à chacun les moyens et les clefs pour appréhender cet « extérieur » avec tous ses tenants et ses aboutissants. Mission qui n'est pas celle d'une entreprise puisqu'elle consiste à produire du profit.

Si cela peut conforter l'idée que c'est beaucoup plus confortable pour un enseignant de ne pas avoir à modérer des intervenants extérieurs il ne faut pas pour autant généraliser. D'une part, depuis longtemps, tous les collégiens doivent faire un stage de trois jours ou une semaine en entreprise; les questions de sécurité liées à la présence d'enfants ou à la visite d'espaces industriels par des enfants ou adolescents, parfois agités et irresponsables sont loin d'être négligeables pour les entreprises comme pour les établissements scolaires qui les organisent et certaines refusent désormais visites ou stagiaires après quelques expériences fâcheuses. D'autre part, il faut avant tout comprendre que la formation initiale de certains enseignants est actuellement insuffisante et qu'elle est une raison supplémentaire de refuser les interventions des entreprises puisque certains enseignants n'ont pas les moyens théoriques de réorganiser les informations données par les entreprises susceptibles d'intervenir. Ce n'est donc pas une question de confort mais de responsabilité.

Cela dit une relation entre l'école et les entreprises existe déjà dans le cadre de journées de l'information et de l'orientation au cours desquelles interviennent des représentants d'entreprises y compris locales, de l'établissement scolaire, de la chambre des métiers. L'encadrement de ces journées est strict car elles sont organisées par l'établissement scolaire sous son autorité. Cette relation est également possible comme cela a été dit pour certains établissements scolaires avec les réserves évoquées. D'une manière plus générale, à ces réserves d'ordre éthique s'ajoutent des réserves d'ordre structurel puisque l'entreprise privée n'a rien d'un service public. Il ne saurait y avoir de partenariat mais plutôt des interventions ponctuelles relatives à un cours pour l'illustrer. L'école doit être le donneur d'ordre et l'entreprise n'être que l'auxiliaire de l'école. C'est le seul moyen de garantir la neutralité scolaire. Dans ce contexte les conventions entre l'école et l'entreprise doivent définir uniquement les responsabilités juridiques de chacun.

Seulement aujourd'hui nous constatons amèrement que nous sommes très loin de telles volontés puisque nous sommes actuellement dans un contexte flou dans lequel évoluent des notions précises. Les « partenariats » et les « campagnes pédagogiques » sont légion. Ce sont aujourd'hui les deux moyens pour une entreprise d'intervenir dans les écoles. Ils n'ont rien à voir avec ce que vous recherchez ni avec ce que nous recherchons dans une relation possible entre l'école et les entreprises :

le partenariat est une notion très précise et qui a le même sens tant juridique que moral : deux personnes sont partenaires quand elles sont mises au même rang quant aux décisions et objectifs ; aussi, l'une ne doit pas être plus favorisée que l'autre. Cela est très lourd de sens et de conséquences. Lourd de sens car cela signifie qu'une entreprise est l'égale de l'école avec laquelle elle est partenaire dans le cadre de l'enseignement, c'est à dire qu'elle a le même pouvoir que l'école de dire ce qui est bien ou non pour l'élève dans le cadre du partenariat. Lourd de conséquences car l'entreprise partenaire est en droit de tirer un bénéfice immédiat du partenariat au même titre que l'école. Or ce bénéfice pour une entreprise ne s'entend dans ce contexte que de manière économique à travers la publicité et le commerce mais aussi à travers l'idéologie : cas du CIC (la bourse profite à tout le monde sans exception), de la Cogema, d'EDF (le nucléaire n'a que de bonnes vertus, les énergies renouvelables sont désuètes et inefficaces), ...
Nous avons ainsi relevé de nombreux partenariats, dans aucun d'eux l'entreprise en est sortie les poches vides ! Au mois de juillet dernier un établissement scolaire a même été condamné par un tribunal pour avoir laissé se dérouler un jeu-concours en partenariat avec le groupe bancaire CIC qui l'a organisé et qui était sensé apprendre les mécanismes boursiers. Aucun caractère pédagogique n'a été admis par ce tribunal qui n'a vu qu'une campagne publicitaire et commerciale déguisée et qui a relevé des erreurs quant aux mécanismes boursiers que ce jeu était sensé faire découvrir ;

les campagnes pédagogiques sont des thèmes abordés par l'Education nationale. Ils sont très généreux : contre le racisme, pour le respect, ... Là encore des entreprises soutiennent ces campagnes contre de la publicité (voyez notre dossier Morgan). Après enquête, ces campagnes destinées à modifier les comportements dans les écoles se révèlent inefficaces... pour les écoles mais très avantageuses pour les entreprises qui les ont soutenues avec force de publicité.

Si cela est possible, si le Ministère lui même permet cela c'est qu'il a rendu un contexte juridique flou alors qu'il était très précis auparavant. En effet, il a réinterprété la neutralité scolaire pour y inclure des notions impropres aux méthodes d'enseignement et qui ne lui sont pas adaptées : la concurrence et le commerce qui entrent dans le cadre des contrats privés alors que l'enseignement relève des lois publiques. L'encadrement que propose le Ministère après avoir introduit ces notions n'en est pas un compte tenu des règles très floues et sujettes à multiples interprétations par le mélange des genres dont elles sont porteuses.

Après cette analyse de la question on peut alors dire ce que l'on souhaite interdire et c'est ce que nous faisons en condamnant ces pratiques et en demandant leur interdiction.

Cordialement,
Le Collectif Attac Ile-de-France Education


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Notes

(1) Vous trouverez de nombreux exemples sur notre site que vous avez déjà consulté dans le dossier sur les interventions des entreprises dans les écoles (http//attaceducidf.jeanmarcfiorese.com/interventions/). Le cas du groupe bancaire CIC est le plus représentatif puisqu'il démontre que son intervention dans les écoles à travers son jeu-concours « les Masters de l'économie » à le triple caractère publicitaire, commercial et idéologique. D'ailleurs cela n'a pas échappé au Tribunal Administratif de Cergy Pontoise comme vous pourrez le voir également dans ce même dossier.


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